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L’économie résidentielle

Dans Développement des territoires / économie 

L’économie résidentielle repose sur le constat que la population  résidant sur un territoire génère une activité économique en même temps que des besoins de service. Le développement de la mobilité des individus, qui n'hésitent plus à se déplacer sur des longues distances pour aller travailler, consommer ou se divertir modifie fortement le fonctionnement des économies régionales. Bien qu’elle a fait l’objet de nombreux travaux plutôt de nature scientifique depuis une trentaine d’années[1], la diffusion auprès des élus et praticiens du développement local est beaucoup plus récente en France et plus largement en Europe (Segessmann et Crevoisier, 2013).   Sans aucun doute, c'est bien Laurent Davezies qui dans son ouvrage "la République et ses territoires" paru en 2008 qui a vulgarisé auprès d'un public large la notion d'économie "résidentielle".

Frémont (2009) parle d’économie résidentielle pour «tous ceux qui vivent plus ou moins ici et dont les revenus viennent d’ailleurs» (p. 41). En Suisse, la Commission Permanente sur le Développement Territorial définit l'économie résidentielle comme "toutes les activités locales dont les produits ou services sont destinés à être consommés localement directement par les personnes présentes sur un territoire qu'elles y travaillent ou pas".

En clair, quels que soient les auteurs et les pays étudiés, tous sont unanimes pour reconnaître qu’il est important de bien connaitre l’économie résidentielle pour appréhender les ressorts actuels du développement régional, ne serait-ce que par le niveau des transferts de revenu entre régions. Dans un premier temps, la notion d’économie résidentielle sera définie, d’abord à partir de ses fondements théoriques d’économie régionale (la théorie de base), puis à partir de travaux empiriques menés à l’INSEE. Dans un deuxième temps, les conséquences pour les territoires seront décryptées.


[1] Outre l'article séminal en langue française de J.J Gouguet paru en 1981 dans la Revue d'Economie Régionale et Urbaine, citons les travaux de C. Doucet, L. Laurent, B. Py, D. Vollet.

Sommaire

1 La notion d’économie résidentielle

1.1  A l’origine de la notion d’économie résidentielle : la théorie de la base

L'une des théories du développement régional le plus souvent mobilisée pour rendre compte de la place de l’économie résidentielle dans les processus de développement régional s'appelle "la théorie de la base économique".
Fondée sur une vision dichotomique des économies régionales, cette théorie distingue : les revenus moteurs ou basiques répondant à une demande externe au territoire et les revenus induits (ou domestiques ou bien encore non basiques) satisfaisant une demande locale. Quels que soient les auteurs, il est par ailleurs distingué la base productive qui satisfait une demande extérieure de biens (agricoles, industriels) de la base "résidentielle" qui correspond à une vente locale de biens ou de services à des ménages aux revenus d'origine extérieure au territoire considéré (touristes, résidents secondaires etc.). (Figure 1). Les revenus induits sont issus soit de ménages tirant leurs revenus d’entreprises locales, soit de l’achat de consommations intermédiaires par les entreprises locales.

Figure 1 : Le fonctionnement d’une économie régionale dans le cadre de la théorie de la base : bases productive et résidentielle

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Certains auteurs comme Davezies (2008) ou Talandier (2009) ajoutent comme activités basiques d'une économie régionale du type zone d'emploi, la base publique constituée des traitements des fonctionnaires des trois fonctions publiques (Etat, hospitalière et territoriale) et la base sanitaire et sociale (minima sociaux, chômage, allocations logement, remboursements de soins de santé) car le financement est externe à l'entité spatiale considérée. Ainsi, les travaux réalisés sur l'année 2005-2006 montrent les poids respectifs de chacun de ces 4 types de flux moteurs pour l'ensemble des zones d'emplois françaises. En moyenne pondérée, les bases productive, résidentielle, publique et sociale représentent respectivement 22 %, 45 %, 10 % et 23 % des revenus basiques des zones d'emplois françaises.
D'autres auteurs français comme Gouguet (1981) ou Vollet (2007) ne considèrent comme base publique que les seuls emplois publics répondant à une demande externe (touristique, migrations alternantes). En effet, une partie des emplois publics correspond à des emplois induits par la population locale (comme dans l’enseignement), le financement de ces emplois pouvant d’ailleurs être principalement payé par les contribuables locaux (même si les prélèvements transitent par le niveau national pour être reversés localement).

En fait, la théorie de la base permet de différencier trois types d’activités, reposant sur des avantages comparatifs de nature très différente, mettant ainsi en évidence des leviers potentiels d’action publique très différenciés (tableau 1) :

  • La base productive : Vendant sa production à l’extérieur du territoire, elle doit sa compétitivité (prix et hors prix) à la productivité du matériel et de la main d’œuvre pour affronter une concurrence mondialisée.
  • La base résidentielle : La qualité de la vie (patrimoine, paysage, climat) et la proximité de services constituent les principaux facteurs explicatifs du développement de la base résidentielle.
  • Les activités induites ou non basiques : la population locale aura d’autant plus tendance à s’approvisionner localement que les commerces et services locaux sont accessibles, d’une qualité correspondant à leurs attentes et diversifiés en proposant une gamme large de produits.

Tableau 1 : La différenciation des leviers possibles d'une politique de développement régional pour les bases productives, résidentielles et les activités induites

Type d’activitésFacteurs en jeu dans les avantages comparatifsNature de la concurrenceLeviers possibles d’une politique de développement régional
Base productiveProductivité matériel (Capital), qualité, coût main d’œuvre (travail)MondialiséeMaintien compétitivité prix et/ou hors prix
Base résidentielleQualité de la vie (patrimoine, paysage, climat etc...)Nationale (européenne)Attirer revenus extérieurs résidentiels (retraités) et récréatifs
Activités induitesDiversité et qualité de l'offre de servicesRégionaleLimiter les fuites de revenu, accroître la cohésion sociale

1.2 La notion d’économie résidentielle selon l’INSEE

Sauf à mener des enquêtes locales détaillées, il est souvent difficile de mesurer les revenus basiques et induits et donc d’opérationnaliser la notion telle qu’issue dans la théorie de la base. En effet, une même activité comme le commerce de détail (boulangerie par exemple) peut avoir une partie de son revenu d’origine basique (vente à des touristes) et l’autre induite (vente à des ménages locaux). Pour cette raison, l’INSEE désigne par « économie résidentielle » « l’ensemble des activités essentiellement destinées à servir les besoins des populations locales permanentes et des touristes », préférant ainsi une approche en termes d’emplois (plus faciles à apprécier) qu’en termes de revenus. Elle regroupe essentiellement les activités suivantes : commerce et réparation automobile, commerce de détail et réparations, bâtiment, transports ferroviaires, transports routiers de voyageurs, agences de voyage, activités financières, activités immobilières, services aux particuliers, éducation, santé, action sociale et administration.

1.3 De l’économie résidentielle à l’économie présentielle

Parallèlement aux travaux sur l'économie résidentielle, le ministère chargé du tourisme produit des données sur l'économie "présentielle" (Terrier, 2010). La population présente est la population résidente à laquelle on soustrait les résidents partis en déplacement (professionnel ou non, pour une nuitée au moins) et à laquelle on rajoute la présence des touristes sur le territoire. Lissées sur une année, ces données permettent de raisonner non plus en personnes recensées mais sur le nombre de personnes effectivement "présentes". Un indice de présence égal à 100 signifie que la population présente est égale à la population résidente. Un indice égal à 125 comme en Lozère signifie que, par rapport à la population recensée, il y a 25 % de personnes en plus à l'année dans le département. Les conséquences sur les besoins en équipements, services publics ou commerces étant directement liées à la population présente sont importantes.
En synthétisant les données départementales fournies par le ministère du tourisme (2005), en moyenne annuelle, pour une région comme l'Auvergne la population "présente" est supérieure à près de 3 % à la population résidente (1 326 500 en 2005) avec des répartitions très variables selon les départements. Tandis que le Cantal ne représente que 11 % de la population résidant dans la région, il totalise un peu moins de la moitié des personnes présentes non résidentes. La situation est inverse dans l'Allier qui représente un quart de la population résidente mais seulement 10 % des personnes présentes non résidentes. Au sein même de la région, il existe donc une grande diversité de situations : relative croissance des activités résidentielles dans le Cantal, difficultés du département de l'Allier confronté à de fortes diminutions des activités productives traditionnellement importantes dans ce département industriel sans véritable essor des activités résidentielles. Au sein d'un même département, voire d'un même Pays, les situations peuvent aussi être très variables. L'exemple de Saint-Flour est très révélateur : développement des activités productives et résidentielles sur le pôle rural de saint Flour, chute des types d'activités dans le nord-est du Pays (DDE du Cantal, 2010).
En synthèse, pour clarifier les débats, nous proposons de retenir les termes suivants :

  • D’une part, celui de « base résidentielle » pour désigner les revenus des touristes, retraités, navetteurs, résidents secondaires : en effet, cela correspond à la définition proposée par la théorie de la base économique, qui permet de discerner les leviers possibles d’une politique de développement régional.
  • D’autre part, celui « d’économie résidentielle » tel que défini par l’INSEE : il présente l’intérêt d’être directement opérationnel à partir des données disponibles à l’INSEE, en particulier dans le cadre du dispositif CLAP (Connaissance Locale de l’Appareil Productif), qui permet d’obtenir pour chaque année une image de l’activité économique locale à partir de la synthèse de sources administratives. Il présente cependant l’inconvénient d’associer des activités dont les revenus ont des statuts très différents du point de vue de leur rôle dans l’économie régionale (base économique et revenu induit).

2 Quelles conséquences pour les territoires ?

Quels que soient les termes utilisés, il résulte de cette dissociation marquée entre lieux de production et de consommation de véritables "métamorphoses des territoires" fondées sur deux réalités souvent méconnues : le retour des disparités territoriales de production et la réduction continue des disparités territoriales de revenu. En effet, le revenu d'un territoire et plus généralement son "développement" dépendait classiquement de sa capacité à créer des richesses (sauf exception du type histoire coloniale). Or, à l'heure actuelle, au niveau des régions, il existe un découplage croissant entre le revenu perçu par les ménages et la valeur ajoutée régionale produite par les entreprises (estimée par un indicateur, souvent remis en cause par ailleurs, le Produit Intérieur Brut). Cette situation s'explique par les mobilités croissantes liées au travail, à la consommation et aux loisirs. La prise en compte des bases résidentielles (représentant environ les trois quarts des activités basiques locales) permettrait de rendre compte des évolutions observées, en particulier du développement des économies régionales de l'Ouest et du sud de la France et des difficultés de celles du Nord, de l'Est, d'une partie du Massif central doublement pénalisées par la diminution de la base productive marchande (qui représente tout de même le quart des activités basiques) et leur manque d'attractivité tant pour les touristes que les retraités (rappelons qu'un quart des franciliens quittent l'Ile de France lors du passage à la retraite).

2.1 Derrière la "boîte noire" de l'économie résidentielle : un gisement d'emplois ou un miroir aux alouettes ?

Les chiffres précédents soulignent à merveille les difficultés rencontrées dès que l'on parle d'économie résidentielle : les questions de définitions sont primordiales pour en tirer des conséquences en termes de développement régional, donnant ainsi la détestable impression d'une boîte noire incompréhensible aux profanes. En fait, une fois les questions de définitions traitées, le débat s'éclaire ! Raisonner en termes d’économie résidentielle (au sens de l’INSEE) permet seulement une description de l'état d'une économie régionale en différenciant dans les activités celles qui produisent des biens et des services visant la satisfaction des besoins de personnes présentes dans l'espace étudié des autres activités. En revanche, une analyse de la nature et de l'évolution des bases résidentielle et productive est du plus grand intérêt pour analyser les ressorts du développement. Ainsi, sur les 69 % d'activités qualifiées de « résidentielles » de l'économie de la région PACA, se dissimule à la fois des bases résidentielles satisfaisant les besoins de personnes au revenu externe et des activités induites répondant à la demande de la population locale. Ainsi, les analyses des praticiens du développement local sur l'intérêt de l'économie résidentielle dépendent de nombreux paramètres, en premier lieu du périmètre retenu pour la définition, et puis d'une multitude de facteurs notamment de la zone considérée. Alors que certains y voient une véritable aubaine (surtout s'ils ont tendance à confondre économie et base résidentielle !), d'autres n'y voit qu'une forme de développement au rabais. A notre sens, il convient de dépasser ces oppositions (qui dépendent très largement de connaissances souvent approximatives des définitions et des chiffres) pour se focaliser sur une certitude : Le développement de l'économie résidentielle constitue une "ouverture des possibles" pour TOUS les territoires (Béhar, 2009). L'identification de l'importance des revenus mobiles pour une économie régionale met en évidence toute la diversité des voies de développement : en attirant et fixant des revenus sur un territoire, l'économie résidentielle ouvre donc la possibilité de se développer en jouant sur les atouts particuliers de chaque territoire pour attirer tel ou tel type de population (et ce de façon complémentaire à l'économie productive). L'exemple du Cantal est très révélateur. Chacun des Pays cantaliens est en passe de trouver des voies spécifiques de développement de l'économie résidentielle (DDE 15, 2010) : diversité des formes de présence sur Aurillac (tourisme d'affaires, événements culturels, étudiants), retour des retraités et développement d'établissements de santé sur le Haut-Cantal, installation de nouveaux actifs grâce à l'A75 sur Saint-Flour. A notre sens, derrière la boîte noire de l'économie résidentielle, il se cache donc de véritables opportunités pour les territoires, pour peu que l'analyste se donne la peine d'avoir en tête les 4 variables principales pouvant affecter son développement.

2.2 Une équation à 4 inconnues pour rendre possible le développement de l'économie résidentielle dans les régions françaises du XXIème siècle

Tandis que le développement de l'économie productive n'implique qu'un rôle indirect de l'action publique (plutôt de type régalien ou incitatif), celui de l'économie résidentielle exige une intervention publique pour être en mesure de fixer des revenus mobiles très sensibles à la qualité globale du territoire dans toutes ses dimensions (environnement, transport, habitat, services etc.). Cette ouverture des possibles d'un développement de l'économie résidentielle dans tous les territoires français est conditionnée donc par une mobilisation forte et cohérente des politiques publiques. Nous avons identifié 4 défis principaux nécessitant moins la fabrique de consensus que des arbitrages clairs en ce qui concerne :

  • le défi d'un nécessaire équilibre entre économie résidentielle et productive,
  • celui d'une régulation des conflits entre secteurs, populations, etc.
  • celui d'une gestion durable des territoires (notamment d'un point de vue foncier)
  • enfin, the last (but not the least !), la nécessaire gestion des contradictions entre intérêts nationaux et locaux et son corolaire le maintien de la cohésion sociale et nationale.

a) Une "tentation résidentielle" toujours possible : De l'intérêt d'un équilibre entre économie résidentielle et productive
En Suisse, selon Segessmann et Crevoisier (2011), "l‘économie résidentielle, sous-estimée à l’heure actuelle, comporte un potentiel important pour le développement économique et spatial des régions, notamment pour les régions rurales qui enregistrent une croissance démographique. En termes d'action publique, la mise en évidence d'un rôle croissant de l'économie résidentielle a eu comme effet récent de porter le projecteur sur un ensemble de leviers longtemps négligés à un niveau local visant à attirer un nombre croissant de résidents permanents ou temporaires, que ce soit en France ou plus largement en Europe de l'Ouest.
Regroupés sous le vocable de "politiques d'accueil", un nombre important de collectivités territoriales françaises ont ainsi développé des stratégies visant à stimuler l'attractivité touristique, de jeunes actifs, de retraités. Celles-ci se sont largement appuyées sur les travaux menés par l’INSEE (2008), qui ont largement insisté sur le poids de l’économie résidentielle de façon générale (63 % en moyenne), surtout dans les régions PACA (69%), Languedoc-Roussillon (73 %) et Corse (79 %). Bien que les analystes prennent fréquemment soin à plusieurs reprises de dénoncer les risques de stratégies régionales basées uniquement sur l'attraction de revenus extérieurs [ce que Laurent Davezies (2008) appelle "la tentation résidentielle", p. 93], force est de constater que les réappropriations locales peuvent être très variables et plus ou moins heureuses… Aussi, apparait-il utile d'insister sur ces interprétations erronées et d'insister auprès des acteurs locaux sur l'intérêt de maintenir à la fois des bases productives et résidentielles ne serait-ce que pour des raisons stratégiques.

Les concurrences entre territoires deviennent d'autant plus fortes pour attirer des nouveaux-venus ou des touristes qu'un grand nombre d'entre eux sont en train de s'engager dans des stratégies d'accueil (encouragées en cela par des effets de mode et les logiques des appels à projet) et que la concurrence s'exerce à un niveau international, du moins jusqu'à présent, avec l'abaissement continue des coûts de transport (l'ensemble des régions françaises étant concurrente du Maghreb sur le marché touristique de ce point de vue). D'un simple point de vue stratégique, il est donc important pour un territoire de "ne pas mettre ses œufs dans le même panier" 2!

b) Des rivalités pour un même usage de l'espace génératrices de conflits imposant des formes de gouvernance adaptées
Le développement de l'économie productive a reposé jusqu'à présent (et surtout depuis 1945) sur des usages spécialisés de l'espace qu'il soit considéré à un niveau national ou régional. Les régions de tradition industrielle ancienne comme Nord-Pas-de-Calais ou la Lorraine étaient jusqu'à récemment les moins attractives pour les touristes ou les migrations de retraites. Les politiques culturelles audacieuses de ces régions (Cf. l’ouverture du Louvre-Lens) tentent actuellement de renverser les tendances, qui pourtant perdurent largement. A un niveau infrarégional, le constat est identique. Les industries se sont localisés dans des pôles urbains spécialisés, historiquement ancrés, souvent en raison d'une ressource énergétique (par exemple, l'eau pour l'industrie coutelière à Thiers en Auvergne), minière (dans les bassins sidérurgiques du Nord, de Lorraine). L'agriculture intensive s’est développée dans les zones de plaine les plus fertiles (grand bassin parisien pour les céréales, sillon rhodanien pour les fruits et légumes) ou les plus accessibles pour l’approvisionnement en protéines végétales importées (Bretagne). L'élevage extensif s’est maintenu dans les zones de piémont ou de montagne (Massif central, Alpes, Pyrénées). Le développement résidentiel bouscule complètement ce modèle de zonage spatial : chaque espace fait l'objet de toutes les convoitises pour le développement de fonctions concurrentes et même contradictoires. Les conflits d'usage se développement à la fois entre fonctions productives et résidentielles (par exemple entre agriculture productive et résidence permanente en périphérie des agglomérations comme en attestent les débats virulents autour de certains Schémas de Cohérence Territoriale) mais également entre fonctions résidentielles elles-mêmes (notamment entre habitations permanentes et secondaires dans les zones touristiques les plus convoitées comme les bassins de vie alpins de la région PACA comme Briançon où l’économie résidentielle culmine en représentant 90 % des emplois). Il n'y a donc plus un seul intérêt local s'imposant à tous mais différents leviers du développement local rivalisant pour l'occupation de l'espace, des intérêts multiples potentiellement générateurs de conflits entre secteurs voire entre populations (accueil de jeunes actifs contre accueil de retraités). Pour relever le défi d'une gestion efficace de ces conflits, une gouvernance locale solide s'impose.

c) Quelle durabilité d'un développement de l'économie résidentielle ?
L'attraction de revenus mobiles est fondée sur des qualités (effectives ou fantasmées d'ailleurs) du territoire. Or, dans la plupart des situations, les effets sur le développement ne peuvent être significatifs que si les arrivées sont nombreuses. Le risque est alors grand de transformer les conditions même qui ont fondé l'attractivité initiale du territoire et de rendre plus difficile l'intégration des enjeux environnementaux. L'exemple type souvent mis en avant en France est celui du tourisme sur la côte languedocienne. Attirés par le soleil et les plages, de nombreuses stations balnéaires sont sorties de terre dans les années 60-70, bétonnant ainsi une partie du littoral. Les préférences actuelles des touristes se dirigeant davantage vers un tourisme plus respectueux de l’authenticité du littoral, une partie de la clientèle délaissent le Languedoc au profit d’autres rivages (français ou étrangers) jugés plus « naturels ». Dans les Alpes, les stations de montagne ne risquent-t-elle pas d'être confrontées aux mêmes difficultés surtout dans une perspective de réchauffement climatique ?

d) Paris-Washington D.C, les territoires et la République
Contrairement à certaines idées reçues, un certain nombre de chantres de l'économie résidentielle ne sont pas forcément ceux qui sont les plus favorables à une politique forte d'aménagement du territoire…en revanche, ils attirent notre attention sur un phénomène redoutable souvent méconnu mais à l'œuvre : le lien entre la mobilité croissante des revenus et l'affaiblissement du lien social au sein des métropoles. Des ouvrages ou articles récents tendent en effet à accréditer l'idée que le grand malade de l'aménagement du territoire est l'Ile de France, (voire parfois plus largement les métropoles) opposant ainsi la région capitale au reste du pays. Nous ne citerons que deux exemples. Dans la conclusion de son ouvrage de 2008, Laurent Davezies affirme que "dans le registre économique, c'est au contraire la fragilité de nos métropoles qui devient cruciale…" que la désertification du monde rural" est "une vision de myope sur des territoires qui, certes, ont changé mais qui sont aussi vivants aujourd'hui qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale" (p 87). Dans la même veine, Michel Godet (dans un article paru dans le Monde le 30 décembre 2010) s'est essayé à une comparaison, à tout le moins osée (mais fort stimulante !) entre Paris et Washington D.C, nous prédisant, sans le nommer ainsi, un véritable "choc des territoires". Regrettant une attractivité de plus en plus faible de l'Ile de France tant pour les actifs que pour les retraités, celui-ci craint une transformation de Paris en Washington D C, capitale cosmopolite confrontée à la coexistence dans l'hyper centre de quartiers d'affaires et résidentiels et la relégation en périphérie de communautés faiblement intégrées et marginalisées.

En fait, bien que partageant l'analyse des mécanismes à l'œuvre, nous ne pouvons qu'être gênés par certaines des conclusions auxquelles aboutissent ces auteurs. Au final, les territoires ne seraient-ils pas les grands oubliés de telles analyses ! Dit encore autrement, le moteur de la redistribution nationale réside bien dans les activités productives alors que le développement territorial est plus facile à partir d'un moteur résidentiel. Le développement de l'économie résidentielle ne risque-t-elle d'exacerber les confits entre niveaux territoriaux (entre territoires et surtout entre les grandes métropoles et le reste de la Nation) ?
Faisant le constat d'un accroissement des inégalités interrégionales de revenu sous l'effet d'un développement des mobilités, peut-on pour autant en déduire que la principale question de l'aménagement du territoire est celle de Paris ? A notre sens, le débat mérite d'être posé, d'autant que pour y répondre, une prise en compte de l'ensemble des externalités (positives comme négatives) - c'est-à-dire les interactions entre entreprises ou ménages non prises en compte par le marché, comme les pollutions- des activités de production est nécessaire.
A notre sens, la question de la ségrégation croissante des villes, de l'extrême fragilité sociale et économique de certains quartiers ou banlieues urbains est effectivement très préoccupante mais ne justifie nullement l'abandon de soutiens à d'autres espaces régionaux ou ruraux également en proie à des difficultés croissantes. Il est d'autant plus important de rappeler les justifications économiques et sociales d'un soutien à l'ensemble des espaces en proie à des problèmes de cohésion (urbains comme ruraux, en Ile de France comme dans le reste du pays) qu'en période de crise, des priorités devront être dégagées dans l'affectation des soutiens publics.
Ce constat de "fuites" massives de revenus métropolitains (principalement d'Ile de France) vers le reste du territoire national n'autorise nullement à préconiser une politique d'aménagement du territoire qui serait à centrer sur un des deux types d'espace. Plus que d'oppositions, c'est plutôt d'interdépendances dont il faut parler : notre pays comme chacune des régions françaises a besoin de métropoles fortes compétitives au niveau international (notamment grâce à la qualification de sa main d'œuvre et à la fluidité du marché du travail) comme d'espaces régionaux attractifs pour leur qualité de vie et conservant des activités économiques capables de mener la compétition internationale.
Il peut être inutile voire contre-productif de vouloir contrecarrer les souhaits de mobilité de nos concitoyens pour leurs loisirs, le choix de leur domicile, leur mode de consommation (à partir du moment où des modes durables de transport peuvent être effectivement proposés) pour au moins trois types de raisons.
Premièrement, ces aspirations sont très fortes et correspondent à une demande sociale massive.
Deuxièmement, d'un point de vue économique, conforter la concentration des activités peut se révéler totalement inefficace. Un certain nombre de travaux récents (Aubert, Gaigné, 2003) tendent, en effet, à montrer que l'Etat peut être amené à favoriser la dispersion des activités à partir d'un certain niveau d'agglomération d'un strict point de vue de l'efficacité économique en raison de l'apparition d'effets négatifs liés aux métropoles (engorgements, saturation, etc..). Faut-il regretter comme Michel Godet que le quart des retraités franciliens partent s'installer en province ? Nous le pensons d'autant moins qu'ils contribuent au développement économique et social de nombre de régions, et souvent au sein de celles-ci de territoires ruraux tout en diminuant les effets négatifs liés à la concentration urbaine. Dans 90 % des bassins de vie français, les retraités représentent en moyenne entre le tiers et le sixième des revenus moteurs. Ne faudrait-il pas plutôt inviter à une action publique véritablement intersectorielle et transversale mettant en avant des formes de vieillir valorisées et intergénérationnelles dans le cadre de politiques territoriales innovantes ?
Troisièmement, il sera difficile de faire l'impasse sur les problèmes de cohésion au sein des métropoles comme entre régions ou au sein d'une même région entre espaces urbains et ruraux. Or, l'accompagnement des mobilités peut être source de croissance pour bon nombre de régions globalement défavorisées (y compris pour leurs espaces urbains) et pour un grand nombre d'espaces ruraux en suscitant l'émergence d'une économie résidentielle. S'il est vrai que globalement, nous assistons à une certaine "renaissance rurale" pour reprendre les termes du géographe Bernard Kayser (1990), le phénomène reste très différencié. Il concerne les espaces ruraux les plus attractifs (notamment le long des côtes) alors qu'il reste des espaces ruraux souffrant encore gravement de problèmes de cohésion.

3 Conclusion

Conscient de la "tectonique des territoires" et soucieux d'éviter un "choc des territoires" à la fois entre la ville centre et sa périphérie comme entre territoires urbains et ruraux, certains auteurs appellent à une action publique volontariste visant à fonder une "alliance des territoires" au sein de la République (Vollet, 2012). Pour être efficace, une action publique régionale intégrant l'économie résidentielle doit s'appuyer une analyse des facteurs en jeu dans les avantages comparatifs correspondant à la base productive, la base résidentielle et aux activités induites. Pour la base productive, c'est bien la productivité du matériel, la qualité, le coût de la main d'œuvre qui est en jeu dans la cadre d'une concurrence mondialisée.
Dans le cas de la base résidentielle, la qualité de la vie (patrimoine, paysage, climat) joue pour attirer la population, plutôt à un niveau national voire européen. Quant aux activités induites, la concurrence opère entre bassins de vie proches sur des critères de qualité et de diversité des services. Dans ce dernier cas, l'objectif du décideur public sera de limiter les fuites de dépenses avec les zones proches afin de développer des emplois de commerces et de services, gourmands en main d'œuvre, souvent faiblement qualifiés (et permettant ainsi d'assurer localement une plus grande inclusion sociale).
Pour d'autres auteurs travaillant sur l'économie résidentielle, les perspectives sont beaucoup plus sombres : Dans son dernier ouvrage paru en 2012, Laurent Davézies pronostique l'amenuisement progressif de l'économie résidentielle dans la plupart des territoires français car, d'après son analyse, le moteur actuel de l'économie résidentielle et plus largement de la croissance actuelle n'est autre que la dette solvabilisée par les emprunts. Dit autrement, le niveau actuel des retraites, des minima sociaux, de la couverture sociale n’a pas pu être maintenu jusqu’à présent que grâce à un endettement global croissant de l’Etat français, qui sera obligé dans les années à venir de diminuer son endettement, donc celui des transferts publics. Ainsi, selon lui, "les wagons (les territoires) vont repasser derrière les locomotives" (les grandes métropoles notamment parisiennes et lyonnaises) et il prédit "un printemps des métropoles" grâce à leur économie productive. Les territoires ayant misé de façon trop préférentielle sur l’économie résidentielle pourrait ainsi, se trouver en difficulté, en raison de la diminution des transferts publics.
Des politiques régionales innovantes s'appuyant sur des choix et des priorités correspondant à la fois aux enjeux économiques et aux aspirations des populations locales peuvent répondre de manière efficace aux défis en termes de cohésion posés par l'économie résidentielle. Au XXIème siècle, ces choix concerneront bien les quatre inconnues que nous avons identifiées précédemment : la recherche d'un équilibre entre économie productive et résidentielle (et ce à tous les niveaux territoriaux), la régulation des confits entre populations, la nécessaire prise en compte d'objectifs de développement durable et le souci de poursuivre des objectifs de cohésion nationale et sociale tiraillés par les égoïsmes de toutes sortes (locaux, catégoriels).


1 Outre l'article séminal en langue française de J.J Gouguet paru en 1981 dans la Revue d’Économie Régionale et Urbaine, citons les travaux de C. Doucet, L. Laurent, B. Py, D. Vollet.
2 Notre analyse rejoint ici celle du Conseil Économique Social et Environnemental d'Auvergne qui dans sa délibération du 22 juin 2010 au sujet du forum "Nouveaux emplois, nouveaux services" organisé par le Conseil Régional d’Auvergne a " rappelé qu’il faut un juste équilibre entre le secteur de l’économie productive, source de richesse, et le secteur de l’économie résidentielle car l’Auvergne ne peut pas être qu’un territoire de consommation".

Références bibliographiques

  • Vollet D., Dion Y., 2001 Les apports potentiels des modèles de la base économique pour guider la décision publique, Illustrations à partir de quelques exemples français et québécois, Revue d'Economie Régionale et Urbaine, N°2, pp. 179-196.
  • Vollet D., 2007. Revisiter la théorie de la base: vers de nouveaux regards sur les liens entre tourisme et développement territorial. Loisir et Sociétés/ Society and leisure, Numéro spécial Tourisme et territoires, vol. 30, n°1, Presses de l'Université de Québec, p. 89-116.
  • Vollet D., 2012, Les mécanismes endogenes et exogènes de développement dans les zones de faible densité, Colloque GRALE, Clermont-Ferrand, 29-30 novembre 2011, 10 p.

Textes de référence

  • Aubert F., Gaigné C., 2003, Les espaces ruraux et la politique d'aménagement du territoire, N°1-2 de INRA Sciences Sociales, 4p .
  • Béhar D., 2009, L'action publique locale à l'épreuve de l'économie résidentielle, Pour, pp 149-153.
  • Davezies L., 2008, La République et ses territoires. Paris: Seuil.
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  • Farness D.H., 1989, Detecting the economic base : New Challenges, International Regional Science Review, Vol. 12, n° 3, pp. 319-328.
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  • INSEE, 2010, Grand Sud-Est : l'économie présentielle stimulée par la croissance démographique et le tourisme, La Lettre, Analyses, N°131, 6p.
  • INSEE, 2008, L’économie résidentielle en Provence-Alpes Côte d’Azur, Rapport d’étude, N°15, 51 p.
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  • Kayser B. 1990, La Renaissance Rurale, sociologie des campagnes du monde occidental, Édition Armand Colin, Paris.
  • Terrier C. (dir), 2010 Mobilité touristique et population présente, les bases de l’économie présentielle des départements, direction du tourisme ministère du tourisme, 128 p.
  • Talandier M., 2009, Une autre géographie du développement rural. Une approche par les revenus. Géocarrefour, vol. 83, n°4.
  • Segessmann A., Crevoisier O., 2013, L’économie résidentielle en Suisse : une approche par les emplois, Revue d’Economie Régionale et Ubaine, pp. 705-729.

Liens utiles

Direction Départementale de l’Équipement du Cantal (2010), L'économie résidentielle dans le Cantal, 4 p. : http://www.auvergne.equipement.gouv.fr/IMG/pdf/synthese_-_etude_economie_residentielle_cle0f7c33.pdf)

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Créé le 03/04/2015