La croissance et les crises : les déterminants, la soutenabilité de la croissance, les cycles et les crises

Modifié par Admin CNFPT le 27 septembre 2018

Par Philippe Frouté, Maître de conférences des Universités
Dernière mise à jour : mars 2017

La croissance économique correspond à une augmentation de long terme de la production d’un pays donné. La croissance économique n’est pas régulière. Depuis le XIXème siècle on observe une succession de cycles économiques d’ampleur inégale qui débouchent parfois sur des crises économiques. La période récente a vu ces crises se rapprocher et présenter des origines variées : bancaire et financière en 2008 avec la crise des subprimes, économique en 2009 et budgétaire avec la crise de la dette souveraine en Europe en 2010. La compréhension de ces événements nécessite de comprendre les déterminants de la croissance économique (section 4.1) afin d’exhiber les conditions de soutenabilité de la croissance (section 4.2) et ses défaillances à travers l’alternance de différents cycles économiques qui conduisent parfois à des situations de crise (section 4.3).

1. Les déterminants de la croissance économique

L’analyse des déterminants de la croissance économique a largement évolué depuis les premières théories classiques (section 1.1) et le modèle canonique de Robert Solow (section 1.2) pour aboutir aux nouvelles théories de la croissance qui permettent de comprendre comment influencer le progrès technique à travers les théories de la croissance endogène (section 1.3).

1.1. Les théories classiques

A l’exception de Jean-Baptiste Say, les auteurs classiques de la fin du XVIIIème siècle et du XIXème siècle partagent une vision pessimiste de la croissance économique. Les auteurs classiques considèrent que les déterminants de la croissance économique sont essentiellement le travail, le capital et la terre. Or, ces facteurs de production sont soumis à une malédiction : la malédiction des rendements décroissants. En effet, l’accroissement de la production généré par une utilisation supplémentaire des facteurs de production est de plus en plus faible. Par exemple, pour David Ricardo ce qui conditionne la croissance est l'agriculture, or, les rendements de la terre sont décroissants. La conséquence de la décroissance des rendements agricoles est que les prix agricoles doivent croître engendrant une diminution des taux de profit car les salaires, indexés sur les prix des produits de première nécessité, augmentent. Cette réduction du profit entraîne une stabilisation de la croissance à long terme car le moteur de la croissance, l'investissement est gelé. Un des moyens de contrecarrer cet effet à court terme passe par la libéralisation des échanges qui permet de faire pression à la baisse sur les salaires et rétablit donc les profits.

La plupart des auteurs classiques partagent ce point de vue. A long terme, la croissance est vouée à disparaître. L’objectif des politiques économiques est alors de retarder le plus longtemps possible la disparition de la croissance. On peut ainsi interpréter la division du travail prônée par Adam Smith comme un remède à la disparition de la croissance car elle permet de préserver la productivité du facteur travail. Thomas Malthus préconise d’éduquer les populations et de contrôler les naissances afin de ne pas augmenter la quantité du facteur travail au-delà des capacités de production de la terre.

Au XIXème siècle deux auteurs se démarquent des auteurs précédents. Ainsi, s’il partage le diagnostic des économistes précédents, Karl Marx s’en écarte car il considère que la malédiction des rendements décroissants n’est pas à prévenir mais qu’au contraire elle conduira à l’apparition d’une société nouvelle. Seule exception radicale, l’économiste Jean-Baptiste Say propose une vision de l’économie qui ne sera pas soumise à cette malédiction. L’innovation et les nouveaux services incorporés aux produits permettraient en effet selon lui de créer une demande nouvelle pour ces nouveaux produits créant des débouchés naturels qui permettent d’échapper au tarissement inéluctable de la croissance. C’est la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say qui stipule que l’offre crée sa propre demande.

Il faudra attendre la fin des années 50 avec la théorie néoclassique de la croissance pour que les modèles traitant de la croissance proposent d’autres solutions pour échapper à la malédiction des rendements décroissants.

1.2. La théorie néoclassique de la croissance

En 1956, l’économiste américain Robert Solow élabore en effet un modèle de croissance qui échappe à la malédiction des rendements décroissants. Prolongeant les travaux des économistes keynésiens Evsey Domar, Roy Forbes Harrod et Nicholas Kaldor, il s’intéresse aux conditions permettant de garantir une croissance stable. Les auteurs keynésiens avaient établi que la croissance pouvait être stable si l’accroissement de la production était égal au ratio entre le taux d’épargne et le coefficient de capital qui est le ratio du capital sur le facteur travail. Solow reprend leurs hypothèses sauf celle de la fixité du capital et du travail. Ces facteurs de production peuvent varier notamment pour s’adapter au progrès technique qui peut modifier les techniques de production. La fonction de production retenue par Robert Solow est néoclassique : capital et travail sont substituables. La productivité marginale du capital est décroissante. L'épargne est intégralement investie.

Si le rapport entre le taux d’épargne et le coefficient de capital est supérieur au taux de croissance de la population, cela signifie qu’il y a une pénurie de main d’œuvre, donc les salaires vont augmenter. Pour préserver leur profit les entrepreneurs vont substituer du capital au travail. Le coefficient de capital va augmenter. Les forces de marché ont un effet stabilisant.

Si le rapport entre le taux d’épargne et le coefficient de capital est inférieur au taux de croissance de la population, il y a sous-emploi donc les salaires vont diminuer. Les entrepreneurs vont alors substituer du travail au capital. Le coefficient de capital va diminuer.

Dans le modèle de Solow, potentiellement, la croissance est illimitée, uniquement régie par la croissance démographique et le progrès technique qui gouverne la productivité des facteurs de production et la substitution du capital au travail destinée à préserver les profits.

La spécificité du modèle de Solow est que ces deux variables (croissance démographique et progrès technique) sont exogènes, c’est-à-dire que leur niveau est défini en dehors du modèle. Ainsi, le modèle de Solow ne fournit pas d’instruments pour contrôler la croissance. Notamment, le taux d’épargne n’influence pas la croissance à long terme. Dans les années 80, de nouveaux modèles vont permettre d’endogénéiser le progrès technique et de donner des clés pour mener des politiques publiques susceptibles de générer de la croissance économique.

1.3. La croissance endogène

Les modèles de croissance endogène mettent l’accent sur le progrès technique et son accumulation. L’idée de ces modèles est de considérer que le changement technique résulte du choix d’agents motivés par le gain ou par la puissance publique qui cherche à promouvoir le bien-être collectif. Le progrès technique concerne tous les changements dans les modes et les types de production qui en améliorent l’efficience. L’innovation n’est donc pas uniquement technique mais peut être organisationnelle.

Les modèles de croissance endogène apportent une réponse au pessimisme des auteurs classiques, notamment parce que la loi des rendements décroissants ne s’applique pas à la connaissance. Ainsi, une même idée peut être utilisée simultanément par plusieurs personnes. Il existe des rendements croissants dans la connaissance. Ce faisant, un processus persistant, autoentretenu d’accumulation de la connaissance est donc possible. Il entraîne à son tour l’accumulation des autres facteurs de production et donc in fine la croissance.

Parmi les principaux théoriciens de la croissance endogène on trouve Paul Romer qui s’est particulièrement intéressé à l’accumulation de capital physique et la recherche et développement. On trouve également Robert Lucas qui s’est concentré sur l’éducation et l’accumulation de capital humain ou Robert Barro qui met en avant le rôle des infrastructures dans la diffusion du progrès technique.

2. La soutenabilité de la croissance

Si les modèles de croissance endogène mettent un terme à la malédiction vouant la croissance à une fin inéluctable, le caractère potentiellement infini de la croissance de ces nouveaux modèles pose de nouvelles questions. Notamment, la pression démographique sur l’environnement pose la question de la soutenabilité de la croissance.

2.1 La notion de soutenabilité

On peut définir la soutenabilité comme la capacité à maintenir inchangée les conditions de production dans le temps. La notion de soutenabilité renvoie à la capacité de transférer des capacités de production aux générations futures. Deux notions de soutenabilité peuvent être considérées : la soutenabilité forte et la soutenabilité faible. La soutenabilité forte décrit la capacité à transférer exactement les mêmes conditions de production dans le temps. La soutenabilité faible décrit la capacité à transférer un même potentiel de production mais pas forcément dans les mêmes conditions. La soutenabilité faible repose donc sur des possibles substitutions entre les facteurs de production et les capitaux engagés.

La notion de soutenabilité est particulièrement discutée dans les débats et travaux en économie de l’environnement. En 1987, le rapport Brundtland définit le développement durable comme la capacité à répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Ce rapport a été le précurseur de nombreuses études et travaux sur la notion de croissance verte.

Le modèle de Solow permet d’aborder la question de la soutenabilité à travers la définition de l’état stationnaire de l’économie.

2.2. L’état stationnaire

En effet, comme nous l’avons mentionné plus haut, le modèle de Solow s’inspire des travaux des économistes keynésiens qui s’intéressent particulièrement à la stabilisation de l’activité économique. Or, un système stable est un système qui résulte de la convergence des variables de l’économie vers une situation d’équilibre (voir Fiche 1). Si la notion de stabilité est un concept principalement statique, on peut considérer que la soutenabilité est la transposition de cette notion dans un contexte dynamique. L’idée est de définir les interventions qui vont permettre de stabiliser la croissance.

L’étude de la dynamique du modèle de Solow permet de définir l’existence d’un état stationnaire. L’état stationnaire d’une économie est une situation où toutes les variables de l’économie vont croître à un rythme nul. C’est-à-dire que le système va se reproduire à l’identique jusqu’à la fin des temps.

Dans le cadre du modèle de Solow, cette situation apparaît lorsque le capital accumulé devient si important que l’investissement est entièrement utilisé pour renouveler le capital existant. Dès lors, il ne peut plus y avoir d’innovation et la croissance disparaît.

Toutefois, l’aboutissement à l’état stationnaire peut être entravé par les cycles économiques comme les cycles d’affaire ou du crédit et les crises économiques.

3. Les cycles et les crises

La croissance économique n’est en effet pas régulière. Les phases d’expansion alternent avec les phases de récession. Au regard de l’histoire, la stabilité économique semble plus relever des accidents de parcours que de la norme. Les fluctuations économiques sont une caractéristique fondamentale de la croissance. Les fluctuations économiques ont été étudiées dès le XIXème siècle par Joseph Schumpeter (section 3.1). Ces analyses ont été approfondies par les Keynésiens après les années 30 (3.2). Les épisodes de retournement conjoncturel durable ont donné lieu à des analyses spécifiques (3.3).

3.1. L’analyse schumpéterienne

Au XIXème siècle l’activité économique mondiale est marquée par une alternance de cycles réguliers. L’analyse de ces cycles a abouti à une classification proposée par Joseph Schumpeter en 1939 dans un ouvrage intitulé, Le cycle des affaires. Joseph Schumpeter a identifié trois catégories de cycles qui se superposent et permettent de décrire l’évolution de la conjoncture :

  • Il distingue des cycles courts d’une fréquence de 3 à 4 ans qui sont principalement liés aux variations des stocks des entreprises. Ce sont les cycles Kitchin. En période de croissance, les entreprises augmentent leur production et constituent des stocks pour satisfaire la demande. En période de récessions, elles réduisent leur production et puisent dans les stocks ce qui contribue à ralentir l’activité.
  • Les cycles de moyen terme correspondent aux cycles d’activité ou cycles des affaires et sont appelés cycles Juglar. Ces cycles ont une durée de 7 à 8 ans et comportent 4 phases : expansion, crise, récession et reprise. Ces cycles correspondent principalement à l’investissement des entreprises.
  • Les cycles de long terme ont une périodicité de 40 à 60 ans. Ils sont nommés cycles de Kondratiev. Ils présentent une phase ascendante où les prix, la production et l’emploi augmentent et une phase descendante où ils baissent. Joseph Schumpeter explique la dynamique de ces cycles par le processus de destruction créatrice liée à l’introduction d’innovations majeures, leur diffusion dans l’économie puis le ralentissement causé par l’épuisement de la dynamique initiale.

Joseph Schumpeter considérait que ces cycles étaient liés entre eux et que leur synchronisation pouvait être à l’origine d’épisodes de forte déstabilisation de l’économie (voir section 3.3 sur l’analyse des crises). L’activité économique peut également être soumise à des variations moins régulières : les fluctuations.

3.2. L’analyse des fluctuations économiques

L’étude des fluctuations économiques repose sur la définition de deux concepts de croissance spécifiques : la croissance potentielle et la croissance effective.

  1. La croissance potentielle se définit comme la croissance maximale que peut obtenir un pays lorsqu’il mobilise tous ses facteurs de production sans déclencher de l’inflation.
  2. La croissance effective correspond à la croissance observée.

L’analyse des fluctuations économiques repose sur l’étude des écarts entre croissance potentielle et croissance effective, on parle d’écart de production. Si la croissance effective est supérieure à la croissance potentielle, écart de production positif, l’économie est en surchauffe ce qui se caractérise souvent par une montée des tensions inflationniste. Si la croissance potentielle est inférieure à la croissance effective, écart de production négatif, l’économie se trouvera en sous capacité ce qui se traduit le plus souvent par l’apparition d’un chômage important. A court terme la croissance effective oscille autour de la croissance potentielle le temps que l’économie s’ajuste à son potentiel.

Il est possible de modifier le potentiel de croissance en réalisant des ajustements structurels de l’économie, c’est l’objet notamment des politiques d’offre.

Les phases de retournement de l’économie ont donné lieu à des analyses spécifiques.

3.3. L’analyse des crises économiques

Les phases de retournement peuvent relever de deux catégories : les chocs et les crises. Les chocs sont des modifications imprévues de l’offre ou de la demande. Les chocs peuvent être positifs s’ils contribuent à améliorer la croissance. Ils sont négatifs dans le cas contraire. Ils peuvent être endogènes (une dévaluation monétaire par exemple) ou exogènes (guerre, évènement climatique etc.). Lorsqu’ils sont de grande ampleur, les chocs peuvent se transformer en crise.

Joseph Schumpeter considérait que les épisodes de crises étaient liés à la synchronisation des cycles économiques. Par exemple, il expliquait la crise de 1929 par la simultanéité d’une phase descendante d’un cycle de Kondratiev et d’une phase de récession d’un cycle de Juglar.

D’autres économistes distinguent les chocs économiques des crises économiques en s’intéressant aux changements de paradigme. Les crises seraient liées à ces derniers. Une crise économique aboutit à la mise en place d’un nouveau modèle de croissance.

L’étude des crises et des changements de paradigme est au cœur des théories de l’école de la régulation. Les idées développées par ce courant d’analyse sont que les crises et leur ampleur sont liées aux institutions gouvernant les activités économiques d’un pays donné. Ce sont donc les interactions entre l’environnement institutionnel et les variables économiques qui vont précipiter les crises. Les tenants de l’école de la régulation se sont par exemple interrogés sur les causes de la fin des Trente Glorieuses. La théorie de la régulation est un courant d’analyse développé en France par des auteurs comme Michel Aglietta, André Orléan, Robert Boyer et Benjamin Coriat.

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Créé par Admin CNFPT le 20 juillet 2017
    
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