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Questions clés


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Pour éviter qu’elle ne fragilise l’action publique, il faut apprendre à « faire avec » la défiance. Il s’agit de rendre l’expertise plus lisible et transparente, de rapprocher les cultures et surtout de répondre aux questions des citoyens, telles qu’ils se les posent.

« Les citoyens de ce pays en ont marre des experts » affirmait Michael Gove, chef de file des Brexiters, en 2016, reprenant à son compte quelques-uns des reproches récurrents adressés aux experts. On entendrait toujours les mêmes dans les médias, ils seraient liés au pouvoir, industriel ou politique, et leurs chiffres ne diraient pas la réalité vécue. Dont acte. Le rapport de Daniel Agacinski, préparé à partir des enseignements du séminaire « Paroles d’experts, pour quoi faire ? », n’a pas pour objet de dénoncer ces critiques mais bien au contraire de comprendre « ce qui, dans la façon dont l’expertise est produite, mobilisée et diffusée, est de nature à produire de la défiance ». L’enjeu n’est pas mince : il s’agit d’imaginer des initiatives qui permettent, non pas d’abolir la défiance, mais de « faire avec » pour éviter qu’elle ne fragilise l’action publique.

Un expert, c’est quoi ?

Parce que l’action publique repose de plus en plus sur des considérations « techniques » qui nécessitent le recours à des « spécialistes », l’expert est devenu une figure omniprésente, y compris sur la scène médiatique. Or, il ne dispose ni de la légitimité du politique, ni de la liberté de parole de l’intellectuel ou de l’autorité du savant « pur ». Une position intermédiaire qui pourrait expliquer la défiance que lui témoignent les citoyens – au-delà du discrédit qui touche plus généralement la parole institutionnelle.

Pour qualifier cet entre-deux, Daniel Agacinski propose de ne pas considérer l’expertise comme un métier mais comme « une situation » : celle de la personne consultée pour apporter une connaissance présumée utile à la décision ou propre à éclairer une question. Dans cette perspective, chercher à comprendre la défiance, c’est analyser « ce qui fonctionne et dysfonctionne » dans les relations entre les experts et ceux qui les consultent : décideurs, journalistes et citoyens. D’où l’intérêt de commencer par recueillir leurs témoignages et leurs réflexions, objectif assigné au séminaire « Paroles d’experts, pour quoi faire ? » piloté entre mai 2017 et juillet 2018 à France Stratégie par Daniel Agacinski, Virginie Gimbert et Béligh Nabli.

D’où vient la défiance ?

Si la défiance envers l’expertise n’est pas un phénomène nouveau, « elle prend cependant une forme inédite » aujourd’hui, constate l’auteur. Pourquoi ?

S’il y a doute, c’est d’abord parce qu’il est possible de douter. L’augmentation tendancielle du niveau d’éducation de la population s’accompagne d’un développement de l’esprit critique. Instruits, les citoyens s’intéressent davantage aux débats publics... avec parfois une bonne dose de remise en cause. Un exemple parmi d’autres : la polémique autour du calcul de l’indice des prix à la consommation après le passage à l’euro.

Ensuite, le doute a pu être alimenté par un constat d’inefficacité : pourquoi les mesures préconisées par les experts, les économistes en particulier, ne tiennent-elles plus leur promesse (implicite) en termes de croissance ou de progrès social ? Plus contingents, les nombreux scandales sanitaires – sang contaminé, amiante, Levothyrox… – ont aussi entamé la confiance des Français, moins dans la science que dans ses usages et dans la capacité de l’État à prévenir les conflits d’intérêts. Des crises successives qui ont sans doute pavé la voie à la défiance vaccinale.

Enfin – en témoigne le phénomène fake news –, l’avènement des réseaux sociaux comme canal d’information signe une crise d’autorité. Celle des institutions et des médias traditionnels s’émousse tandis que s’institue sur le web une hiérarchie des contenus validée par un algorithme, nos « amis » et/ou la viralité d’une (supposée) information. Or, sur les 1,7 milliard d’abonnés Facebook, 44 % l’utilisent d’abord pour s’informer, selon le Pew Research Center.

Les leçons de l’histoire

Si Daniel Agacinski recommande de « faire avec » la défiance, c’est que les tentatives des acteurs de l’expertise pour « restaurer la confiance » ont le plus souvent abouti jusqu’ici à l’émergence de nouveaux obstacles. Une perspective (historique) qui incite à tenir compte « des points de tension structurels que l’on trouve dans toute situation d’expertise ».

Agences, observatoires, hauts conseils… au fil du temps, l’expertise s’est organisée autour d’institutions et de procédures ayant vocation à garantir la valeur des savoirs. Une transformation qui a fait reculer la place des « experts autoproclamés » mais a aussi déplacé la défiance vers les institutions elles-mêmes. Rien de spécifique à la France ici, à ceci près que « le modèle français classique des savoirs d’État centralisé », peu enclin à sortir d’une posture descendante, ajoute au problème. Paradoxalement, ouvrir ces institutions à la participation citoyennen’est pas forcément l’antidote. Et pour cause, sans confiance dans les institutions, pas de confiance dans les démarches participatives qu’elles proposent.

Même nuance du côté de la prévention des conflits d’intérêts. À ceux qui appellent de leurs vœux « la neutralité » des experts comme gage de leur indépendance, l’auteur répond que c’est non seulement « chimérique » mais également non souhaitable. « Les liens de valeurs et l’engagement peuvent jouer un rôle fécond dans la connaissance », explique-t-il. Pour garantir la transparence, il faut d’abord préciser « d’où parle l’expert ».

Et l’endroit d’où parle l’expert, c’est aussi sa discipline. La grille d’analyse, les valeurs, et mêmes les priorités d’un ethnologue, ne sont pas celles d’un économiste ou d’un juriste. Avec, à la clé, une concurrence plutôt qu’un dialogue entre disciplines, approches et méthodes, au profit le plus souvent de celles qui privilégient chiffres et indicateurs supposés (à tort) plus objectifs. Enfin, quand l’intelligence artificielle promet « une expertise sans experts », on peut craindre qu’à terme « le traitement automatisé des données rende [surtout] plus difficile la mise en débat des analyses », prévient Daniel Agacinski.

« Faire avec » la défiance

Compte tenu de ces « points de tensions », il s’agit d’être modeste, y compris dans ce qui peut être proposé pour améliorer les pratiques. L’objectif n’est pas d’éradiquer la défiance, explique l’auteur, mais bien plutôt de « l’incorporer aux instances d’expertise ». Comment ?

D’abord « en répondant aux questions que se posent les citoyens, telles qu’ils se les posent ». Concrètement, l’auteur propose d’instituer un « Défenseur du droit d’accès aux expertises » que les citoyens pourraient saisir en ligne et qui se ferait l’écho de leurs questions. Le recensement de ces questions permettrait d’éclairer les angles morts de l’expertise. Un jury de citoyens doté d’un budget annuel pourrait ensuite commander des études sur une ou des questions soumises au Défenseur du droit d’accès aux expertises et restées sans réponse. Autre piste : instaurer des comités de citoyens pour participer à l’évaluation des politiques publiques auprès des parlementaires ou du gouvernement.

Il s’agit ensuite de « rendre l’expertise plus lisible ». Cinq propositions à cet effet : faire la transparence sur les saisines d’experts pour éviter les conflits d’intérêts, introduire de la pluridisciplinarité dans les études et plus largement de la pluralité parmi les experts, structurer des services d’évaluation indépendants dans les principaux ministères, doter le Parlement d’une (vraie) capacité de contre-expertise, et encourager un débat ouvert aux citoyens sur la production de statistiques publiques.

Parce que les acteurs de l’expertise n’ont pas les mêmes intérêts, les mêmes pratiques ou les mêmes temporalités, il s’agit enfin de « rapprocher les cultures ». Daniel Agacinski propose en ce sens d’organiser dans les ministères des « voies de remontée » du savoir de terrain, notamment celui des acteurs locaux, de fédérer en réseau les producteurs publics de contenus scientifiques et techniques (audiovisuel public, Canopé), de former à la culture scientifique les journalistes et les élites administratives ou encore de proposer aux chercheurs du media training.

Autant de propositions qui, pour « modestes » qu’elles soient, visent toutes, en s’appuyant sur la défiance, à faire de l’expertise un écosystème plus ouvert à la diversité des savoirs, en phase avec les attentes des citoyens et à l’écoute de leurs doutes.

>> Consulter les infographies et télécharger le rapport d'expertise.

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Créé le 03 mai 2019
 

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